Odradek / Pupella-Noguès

Centre de création, formation et développement pour les arts de la marionnette

Valida Merlet, Le bruit des Ombres (août 2020)

1) Qu’est ce que vous faites en ce moment ?
Au moment où je vous écris, je m’apprête à inventer un monde autour de notre nouvelle création : Koré. Ce monde va être constitué d’une équipe renouvelée mais aussi de fidèles compagnons de route et de médias jusqu’alors inexplorés dans la Cie. C’est très motivant de découvrir de nouvelles techniques et risqué aussi mais c’est ce qui nous anime. Les résidences sont une parenthèse privilégiée que j’essaie à chaque fois de savourer même si on ne peut empêcher une certaine envie de résultat qui etrave parfois ce plaisir de recherche.
Les temps de production s’étirent de plus en plus et nous mettons aujourd’hui presque trois années à monter un nouveau spectacle. C’est un peu comme si nous faisions pendant plusieurs années, chaque jour le même rêve. Lors des répétitions, nous réalisons enfin ce rêve.
Voilà ce que je fais en ce moment : je suis en train de réaliser le même rêve que je fais chaque jour depuis plus de deux ans. Je m’apprête à inventer un nouveau monde.
Juillet 2020, premiers jours de résidence de Koré à Odradek : le temps de tous les possibles.

  • 2) Est-ce que ça va ? Je dirais : oui car je suis en train de créer. Malheureusement la Covid nous a obligés à décaler cette résidence et certains plannings de l’équipe se chevauchent avec d’autres créations en cours. C’est le cas pour David Cabiac, créateur sonore de tous nos spectacles mais aussi cofondateur de la Cie à mes côtés. Il sera donc trois jours absents sur ces 15 jours à Odradek. Qu’il manque quelque moment de ce temps si précieux de recherche est un peu frustrant pour moi car nous ne prenons aucune décision sans l’aval de l’autre. Heureusement, je suis bien entourée en son absence. J’ai le plaisir de retrouver Polina Borisova qui a été présente sur nos trois dernières créations. Elle est pour moi, la fée de tous les possibles. Par son enthousiasme contagieux, elle remue Ciel et Terre. Je collabore pour la première fois avec Olivier Vallet, grand inventeur sous les étoiles d’images animées. Il nous a ramené une de ses découvertes que nous explorons ensemble. Nous avons la chance d’être reçus à Odradek par Joëlle Noguès et Gorgio Pupella, hôtes si chaleureux qui nous offrent leur espace avec attention et discrétion. Je trouve que c’est très généreux de partager ce lieu comme ils le font et j’en profite ici pour les remercier. En ce moment donc, je vais très bien.

3) Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je pourrais évoquer ce qui ne va pas dans notre profession. Nos gros ou petits soucis mais je trouve cela un peu nombriliste. Comment ne pas ouvrir cette réponse aux inquiétudes du monde ?
Je pourrais aussi parler de mon envie de jardin mais je préfère là aussi élargir ma réponse à celui du monde.
C’est également ce qui s’est passé dans le processus d’écriture de Koré. Au départ, je voulais juste parler de mon jardin intérieur mais très vite j’ai glissé vers le jardin du monde.
Koré évoque la quête d’un jardin perdu.
Ce qui ne va pas se résume pour moi en une phrase : « Je ne souhaite plus faire comme si ! ».
Comme si …
Comme si les temps de productions rallongés n’étaient pas un handicap à la création,
Comme si la COVID n’avait rien changé,
Comme si nous allions surmonter cette période sans encombre,
Comme si la planète allait se soigner toute seule de tous les maux qu’on lui inflige,
Comme si les humains vivaient tous dans le même monde,
Comme si la Nature était inutile,
Comme si les hommes et femmes qui nous nourrissent étaient des personnes de peu d’importance,
Comme si un ministre pouvait se permettre de jouer avec les mots en évoquant la mort d’un homme,
Comme si Noé était un Hurluberlu,
Comme si nous ne pouvions rien changer,
Comme si nos coups de gueule sur les réseaux sociaux allaient faire basculer nos habitudes si bien ancrées ou les logiques des pouvoirs en place,
Comme si le monde que nous allons laisser à nos enfants était respirable.
Nous mettons tous des masques pour nous protéger d’une pandémie ou de la pollution mais bientôt nous porterons des lunettes à triple foyer pour ne plus voir le monde que nous avons créé.
Cette année, j’ai décidé de ne plus faire comme si…

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