Odradek / Pupella-Noguès

Pôle de création et développement pour les arts de la marionnette

Images choisies :

« Un âge d’or 
vous est promis »

« Un âge d’or 
vous est promis »
« Tiens, j’ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C’est un poulet, je crois. Il n’est pas mauvais. » Ainsi délibère l’obscène tyran qui fait et défait des royaumes dans Ubu roi. Ainsi la marionnette créée par Pupella-Noguès foulera-t-elle au pied les miettes d’une table-monde, ainsi s’en prendra-t-elle au dérisoire symbole d’un pouvoir déchu.
Où trouve-t-on la pièce de Jarry dans ce magistral Ubu(s) ? Nulle part, et partout à la fois.
Sous une délicate pluie de suspensions lumineuses, une longue table est dressée ; des bruits de couverts, des tintements de verres se mêlent aux voix de convives volontiers philosophes. A l’imaginaire de la fin de repas, évidente transposition visuelle et auditive, se superpose ceui d’un régime déclinant. Avec force grognements, un cochon trimballe sa gidouille parmi ces tristes reliefs, frustré de ne rien avoir à se fourrer dans le groin. Hélas, point de pitance : son prédécesseur semble avoir réduit les denrées et richesses du pays en poussière. Tout bon dictateur bâtissant sa fortune sur les restes de l’administration précédente, le goret s’en prend à l’oiseau de proie.
Touche lumineuse dans une scénographie assez sombre, le blason de la Pologne – une aigle blanche couronnée d’or, emblème de Venceslas dans Ubu roi – impose d’emblée un angle parodique : cocasse, un aiglon hargneux patiente sur son écu rouge, comme s’il attendait la fourchette qui viendra l’embrocher tel un vulgaire poulet… Et le pouvoir de changer en un jet de cuisse dodue : exit le volatile, le spectateur salue, avec force sourires, le brutal avènement d’un régime de cochon.
Si l’oeuvre célébrissime fait ici place au silence ou aux simples échos par bribes, si la foule de ses grotesques est ramenée à portion congrue (une marionnette et deux manipulateurs-personnages), le nerf de la pièce et son esprit affleurent continuellement, comme un puissant sous-texte de référence. C’est bien là que nous en sommes avec l’œuvre d’Alfred Jarry, non ? Comme le trio métaphysique de Beckett, la figure grotesque d’Ubu (1896, rappelons-le) a été promue au rang d’archétype, sinon d’oracle, par un siècle d’obscénités en matière de totalitarisme.
Nourrie par des lectures croisées, et notamment héritière de l’univers orwellien, la « convocation burlesque » proposée par Pupella-Noguès s’impose avec un naturel assez… abêtissant.
Et si je poussais une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur ?
Les discours intellectuels sont convoqués autour de cette table comme seraient mélangés des composants chimiques dans un tube à essai, en vue d’un précipité, d’une réaction. Viendra-t-elle ? Pas par les mots. Parmi ces voix données à entendre en off, bien des points de vue, bien des désaccords, mais aucune volonté, de la part de Pupella-Noguès, de converger vers une réponse. On nous convie plutôt au spectacle de la dissension, des postures croisées. Le « dégagement » desprogien recoupe des mots choisis émanant de théoriciens du totalitarisme (Curzio Malaparte), de figures de l’engagement (René Char, la très contemporaine Angelica Liddell, le sarcastique Tom Lanoye dans un tout autre style…), volontiers polémiques quand il s’agit d’aborder la place de l’artiste dans un régime autoritaire (Mikhaïl Boulgakov).
Tandis que les mots se croisent, se font écho ou s’affrontent, le plateau se métamorphose. On y remet la table avec la minutie d’un défilé martial. On y sert une nouvelle tambouille, une nourriture pour les cochons dans un service maniaque ; peu importe les mets, l’essentiel, pour le populace, reste la forme ! Conjugué à la présence croissante de Giorgio Pupella, le talent de Polina Borisova ouvre des portes vers le clown, le mime, en sus d’un savoir-faire ébouriffant en terme de manipulation bruitée – comme on y croit, à ce cochon ! On croira également au lent mais certain glissement des deux marionnettistes vers la notion de rôle, au sens théâtral du terme – dès lors, l’idée de manipulation se généralise. Suivant la pente, on finira par se vautrer, par bâfrer avec eux de la fange, de la merdre. Et les discours se noieront dans la trivialité des grognements animaux.
Jarry ? Partout, vous dit-on. On se repaît sans faim de cette farce bestiale, forte d’une jubilation toute carnavalière. ||
Manon Ona, Le clou dans la planche, le 22 Mars 2014