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Témoignages


Le personnage théâtral

 


Le Vendredi 16 mai avait lieu à Toulouse un colloque international organisé par le Laboratoire de recherches « Lettres, Langages et Arts » (LLA) et l’Université de Toulouse-Le Mirail, sous la responsabilité scientifique de Monique Martinez, sur la notation informatique du personnage théâtral, auquel était invitée Joëlle Noguès.
4 rencontres étaient organisées : la notation du personnage : états des lieux, la construction textuelle du personnage, du personnage lu au personnage vu, premières pistes pour l’informatisation du personnage (voir le « sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? … » n°25, le texte de Monique Martinez-Thomas, noter le personnage ???vous avez dit noter ? ).
Ce moment fort intéressant nous a permis d’avancer quelques réflexions sur le personnage théâtral dans le théâtre de marionnettes. En voici quelques-unes :
Que signifie personnage dans ce théâtre ?
Ce qui représente le personnage, ce n’est pas seulement le corps de l’acteur mais toutes sortes de matériaux, d’objets, il est défini par la matière, la forme mais aussi par l’espace chargé de l’identité même du personnage (résonance dans les rapports d’échelles).
Une délégation de jeu à un corps autre, différent, de celui qui le porte et dit.
Le centre du théâtre d’objets marionnettique est la relation entre le vivant et l’inerte, symboliquement ou métaphoriquement chargé de vie.
Ce théâtre met en jeu l’humain, le mystère d’être au monde, la mort. C’est notre relation au monde.
Nous parlons de transposition (terme emprunté au monde de la musique). Comment transposer ce personnage théâtral dans une autre « gamme », celle de la matière, de la forme.
« j’écris pour faire un vivant avec un mort…. » de Valère Novarina. extrait de Entrée dans le théâtre des oreilles, in le théâtre des paroles P.O.L.
C’est d’abord dans le texte qu’existe le personnage d’une pièce.
Mais comment se construit le personnage, qu’est-ce qui le tient debout, quelle est sa force, son petit moteur ? Il y a aujourd’hui des auteurs dont l’écriture est à la frontière du poétique et du dramatique, cette écriture ouvre des espaces particuliers où la marionnette peut trouver une nouvelle place. Une place entre la voix et le(s) corps. La marionnette comme porteuse d’une langue ? Dans cet espace « entre » se créent des résonances, des tensions dramatiques, la marionnette transfigure la réalité pour restituer des sens multiples et s’inscrire dans une dimension poétique.
Les éléments tels que morphologie, gestuelle sont utilisés pour la « transposition », ils sont traduits en forme, matériaux, objets, dimensions ; en fait il y a transposition d’écriture, une écriture qui passerait par des corps, où l’émotion dramatique viendrait de l’utilisation des matériaux pour une « nouvelle » (peut-être !) écoute du texte.
« …de la matière qui fait parler de la matière dans l’apesanteur de la scène. » extrait de La Loque de Michaël Glück in alternatives théâtrales n°72
Nous travaillons pour cette transposition par superpositions, par juxtaposition, par déchirement, par écrasement, pour faire transpirer ce personnage (et le marionnettiste !).
Mise en scène et informatique : Dramascène
Une juxtaposition qui, à première lecture pourrait sembler antinomique !
Cela pourrait-il aider pour une approche différente de l’écriture, une écriture du « dire », pour emprunter un mot cher à François Lazaro : une écriture musicale de la pièce, (rythme du texte, les silences) ?
Créer des traces, créer des carnets de mise en scène, activités toujours très difficiles à mettre en place, souvent oubliées, pourraient grâce à cet outil en être très probablement facilitées.

Joëlle Noguès
 

Noter le personnage

Noter le personnage ??? Vous avez dit noter ?

Mettre le personnage en étiquettes ? Le concevoir comme un conglomérat de notions pré-définies ? Décider une fois pour toutes qu’il nous faut le construire à partir de cases et de contraintes ? « Non ! » dira le metteur en scène. « Pitié » s’exclamera l’acteur ! Pas de formatage ! Surtout pas !
Et pourtant : voilà qu’un groupe de spécialistes de théâtre (du laboratoire Lettres, Langages et Arts du Mirail), d’informaticiens (de l’équipe Vortex de l’IRIT de Paul Sabatier) et de professionnels de la scène (les metteurs en scènes du Festival Universcènes et la compagnie Pupella Nogues), tous des rêveurs, se sont mis en tête de vouloir créer des logiciels informatiques pour le théâtre et d’offrir cet outil contre vents et marées à tous les amoureux du théâtre : aux universitaires qui eux sont enthousiastes, aux créateurs plus réticents, et même aux enfants pour les faire jouer (Petit Paj). Le programme de recherche Drama est né avec son feu d’artifice d’idées, d’expérimentation, de chercheurs et de doctorants : trois logiciels sont en cours de réalisation, Drama texte pour approcher numériquement la pièce de l’auteur, Drama scène pour donner un outil de mémoire du processus de création, Drama surtitrage pour permettre la diffusion des œuvres… avec, comme horizon plus lointain, Drama mémoire, « une plate forme d’intelligence artificielle » qui sera une vaste banque de données sur le spectacle.
Et le personnage dans tout cela ? Que devient-il ? Comment est-il traité et respecté dans cette débauche d’indexation, de balises, de génération automatique de scénographie trois D, de mouvements et d’émotions visualisées. Que devient son évanescence et ses attributs aléatoires ? Pour le personnage textuel on sait à peu près comment le cerner : on notera sa morphologie (son sexe, son âge, son physique), son corps « biologique » textuel. On lui affectera aussi des étiquette « costume » et « maquillage » (ordinaire, extraordinaire). La machine pourra aussi donner la liste des accessoires, fixes ou mobiles et pourra fournir à l’acteur la partition du personnage : sa partition actionnelle non verbale (entrée et sortie, actes, gestes, etc.) et sa partition actionnelle verbale : ses regards précédant ou niant le dialogue, les émotions attachées aux répliques, le type de voix, l’intensité de l’énonciation de la parole, les silences (dans la phrase, dans les répliques, entre les répliques, entre les échanges conversationnels) et le rôle de parole (locuteur, destinataire, médiateur, témoin). Le personnage textuel sera visualisé et l’ensemble de signes qui le composent systématisé. Pour aider ou pas à la construction du personnage scénique… Aux créateurs de décider de ne pas voir ce personnage-là, d’en construire un autre, le leur… celui qui s’ébat dans les sphères toujours libres de l’imagination.

Monique Martinez Thomas
Professeur d’Université,
Responsable du Festival de Théâtre Universitaire Universcènes